"Logique et téléphones portables"
par Autre
par Joachim Marcus-Steiff (sociologue)

La violation de la logique tout court est manifeste dans une déclaration de Bernard Veyret (directeur de recherches au CNRS à Bordeaux et responsable du programme COMOBIO : programme européen de recherches sur l’impact physiologique des téléphones portables (1)

1) : "Le risque sanitaire n’a pas été démontré, donc il est pour l’instant nul. Jusqu’à preuve du contraire il y a beaucoup d’études en cours qui pourraient faire changer d’avis, mais pour l’instant il est nul. Donc s’il est nul, il n’y a pas de précaution à prendre" (2)

2) : Cette déclaration est pour le moins surprenante car un risque dont l’existence n’a pas été démontré peut néanmoins être bien réel : les recherches peuvent avoir été mal conçues, mal exécutées ou effectuées à l’aide d’un nombre d’observations trop faible. Ou - c’est la situation la plus fréquente -, n’avoir pas été faites. Autrement, il faudrait estimer, par exemple, que le risque de contracter le sida par le sang et les produits sanguins était nul jusqu’au moment où l’existence de ce mode de transmission du sida a été démontrée. Veyret dit d’ailleurs que le risque est nul "pour l’instant, comme si l’existence du risque dépendait de la connaissance que l’on en a.

En outre, des précautions peuvent - et généralement doivent - être prises même quand il y a doute. Interrogé également dans le cadre de l’enquête d’Envoyé Spécial, le Dr Lennart Hardell, qui a effectué en Suède des recherches sur 200 utilisateurs de téléphones portables atteints de tumeurs au cerveau, déclare : "Tant que nous n’aurons pas des résultats définitifs sur les études plus étendues, nous devrions réduire l’utilisation des portables pour ne pas s’exposer à leurs ondes". Les recherches de Hardell ont en effet montré que, en ce qui concerne les tumeurs localisées dans la partie du cerveau la plus proche de l’antenne, le risque de tumeur était multiplié par 2,5 du côté de la tête où le téléphone était utilisé. Mais, précise Hardell, "les chiffres sont plutôt bas" et "les résultats n’ont pas de valeur statistique significative" (autrement dit, le nombre de cas sur lesquels une différence a été constatée était, compte-tenu de l’importance de cette différence, trop faible pour que l’on puisse en tirer une conclusion qui a de fortes chances d’être exacte).

Le journaliste d’Envoyé Spécial ajoute que, dans le laboratoire de Bernard Veyret, "chercheurs et industriels de la téléphonie mobile travaillent la main dans la main". Une expression dont il précise le sens : "Les expériences, ici, sont commanditées par des grands groupes comme Bouygues ou France-Télécom". Et, sans que ceci soit nécessairement la conséquence de cela, ces expériences du CNRS de Bordeaux "ne prennent pas en compte les très basses fréquences émises par les téléphones portables".

Ces très basses fréquences des téléphones portables ont, précisément, été prises en compte dans des expériences effectuées à l’Université de Montpellier par le professeur Bastide sur des souris et des embryons de poulet. Conclusion : "Dire qu’il n’y a aucune incidence sur la santé, je pense qu’on ne peut pas le dire au vu de ces résultats-là". "On peut même dire l’inverse ?" demande le journaliste. "On peut même dire l’inverse" confirme Madame Bastide.

Dans un autre cadre - il s’agit cette fois d’un colloque organisé et présidé par des députés des différents groupes parlementaires de l’Assemblée nationale - le même Bernard Veyret a déclaré : "Ce matin nous avons plusieurs fois entendu parler d’effets biologiques ou sanitaires, il faut absolument faire la distinction entre les deux. Un effet biologique, c’est par exemple l’effet de l’alcool sur mon organisme. Si je bols un verre de vin, il n’y a pas d’effet sanitaire. Si je bois par contre un verre de vin par jour il y aura un effet sanitaire, et il sera peut-être bénéfique pour ma santé. Si je bois un litre ou plusieurs litres par jour, j’aurai un effet sanitaire délétère" (3).

Intervenant de la salle, le professeur Mouthon, de l’école vétérinaire d’Alfort, protesta violemment contre cette assertion : "Je voudrais simplement intervenir sur l’affirmation que les effets biologiques sont différents des effets pathologiques. C’est proprement monstrueux de dire cela, presque anti-académique, car on sait bien que les troubles commencent toujours par des troubles métaboliques puis ensuite par des troubles cellulaires puis tissulaires avant que n’apparaissent des troubles cliniques. S’appuyer sur un tel argumentaire me paraît proprement scandaleux et anti-scientifique."

Néanmoins, au cours du même colloque la Présidente de la Commission de Sécurité des Consommateurs, Madame Michèle Védrine, reprit à son compte l’argument utilisé par Bernard Veyret : "Il y a un danger biologique, en tout cas il est démontré qu’il y a des modifications biologiques ce qui ne signifie pas qu’il y aura automatiquement des modifications pathologiques" (4) .

En outre, dans sa communication intitulée "Suivi de la question des téléphones portables par la commission", la même Présidente de la Commission de Sécurité des Consommateurs s’efforça de "remettre les choses à leur place et relativisa à plusieurs reprises les risques présentés par les téléphones portables : "Il faut replacer le danger constitué par les ondes au sein des autres dangers de santé publique. Nous avons à l’heure actuelle probablement 8 OOO morts qui sont dues à des accidents domestiques, accidents qui vont de la table de ping-pong qui se plie en deux avec un enfant au milieu à des poussettes qui coupent les doigts ou à des Air-Bag qui explosent" (5). Ce qui lui valut une remarque de Madame Fillion-Robin : "Ses propos m’ont rappelé une conférence d’information d’EDF, où l’on a longuement parlé des coups de soleil. C’était une information donnée aux médecins français"(6)

On peut relever aussi qu’il est pratique d’affirmer, comme l’a fait le représentant de Motorola interrogé au cours de l’émission d’Envoyé Spécial : "Nos recherches chez Motorola n’ont rien trouvé qui permette de dire qu’il puisse y avoir un risque avec un téléphone portable ou avec tout autre appareil radio de ce type". Et rapprocher ces propos des remarques présentées au cours du colloque de l’Assemblée nationale par André Galzi - le Journaliste de France 2 auteur de l’émission d’Envoyé Spécial sur les risques du téléphone portable : "... J’ai constaté quelque chose de simple, on ne trouve pas ce que l’on ne cherche pas. C’est-à-dire qu’une étude, aussi importante soit-elle, ne trouvera pas ce qu’elle n’aura pas cherché." Pour être parfaitement clair, il ajouta : "Il est très facile dans le milieu scientifique, je l’ai constaté, d’épuiser des crédits et des bonnes volontés pour une étude majeure, internationale et même très médiatisée, en choisissant un protocole de recherches qui éluderait certaines pistes pour se concentrer vers d’autres. Une étude ne montre que ce qu’elle a bien voulu chercher" (7).

En d’autres termes, on peut chercher à côté, tout comme il y a des personnes qui répondent à côté.

Autre absurdité, mais qui se situe cette fois au niveau de la logique de notre système politique et économique. Expert reconnu dans le monde entier, le professeur Henri Lai (Université Washington à Seattle) a montré en 1993 que l’ADN de rats exposés deux heures par jour à des micro-ondes d’une puissance inférieure à celle émise par les téléphones portables semblait se morceler. Néanmoins, les ventes de téléphones portables ont atteint, en France, 10 milliards de francs pour la seule année 1998. Mais la petite fraction de cette somme qui aurait permis de savoir à quoi s’en tenir sur les risques entraînés par l’utilisation de ces téléphones n’a pas été dégagée pour la recherche avant la diffusion massive des téléphones. En fait, l’utilisation, à travers le monde, de dizaines de millions de téléphones portables qui ne sont vraiment indispensables que dans des circonstances exceptionnelles (accidents, alpinistes perdus, etc ) est tout aussi absurde, compte-tenu du fait qu’il y a, d’une part, des raisons de croire que ces téléphones sont peut-être dangereux et que, d’autre part, il est certain que des scientifiques comme Bernard Veyret utilisent des arguments manifestement biaisés. Dans les termes d’Olivier Galzi " Peut-on laisser 22 millions d’utilisateurs en France, utiliser aujourd’hui un outil dont on ne sait pas dire s’il présente ou non un risque pour la santé ?" 8.

1. Ces précisions figurent dans ASCHIERI, André, et al. "Téléphones portables, un danger pour la santé ?". Actes du colloque du 19 juin 2000. Colloque organisé et présidé par le groupe d’études santé-environnement (groupe composé de députés de l’Assemblée nationale).

2. NAHON, Paul. BENYAMIN, Bernard. Envoyé Spécial. France 2. "Les risques du portable". 21/10/99.

3. ASCHIERI, André, et al., ibid. p. 41.

4. VEIDRINE, Michèle. "Suivi de la question des téléphones portables par la commission" in ASCHIERI, André, et al., ibid. pp. 82-84.

5. VEDRINE, Michèle. ibld. p. 83.

6. ASCHIERI, André, et al., ibid. p. 86.

7. GALZI, Olivier. "Résultats d’une enquête pour l’émission "Envoyé Spécial" in ASCHIERI, André, et al., ibid. p. 26.

8. GALZI, Olivier. ibid.

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